Si quelqu'un vous demande s'il faut "aller cuire le poisson" ou
"s'il y a le poulet qui brûle", sachez que vous êtes supposé
quitter la pièce très prochainement. Le compte à rebours est
enclenché. Prenez vos clics et vos clacs, l'heure d'aller voir
ailleurs a sonné. Out !
Il ne s'agit pas d'un dicton anglais importé franco de port qui n'a
pas pris la peine de trouver une équivalence en français au
passage de la frontière du langage. Ce n'est pas non plus un jeu de
rôle ni un jeu de mots pas drôle. C'est en fait une expression
locale. Et même micro-locale. Pas au niveau d'une ville, ni d'un
quartier, pas plus d'une rue. D'une maison alors ? Vous brûlez,
vous y êtes presque ! Cette maison, c'est la nôtre. Mais il vous
faut encore monter un étage, car malgré le sens apparemment
culinaire, cet extrait de dialecte n'a cours en fait que dans la
chambre de Zélie.
Quand la phrase est lâchée, c'est le rideau du cérémonial du
coucher qui tombe. Alors que Papa, Maman et Zélie ont passé une
bonne demi-heure à raconter des histoires, à chanter à l'unisson
avec le Dokéo, à faire un petit loto ou à jouer à cache-cache avec
les moutons sous le lit, l'heure est venue pour Zélie de se faire
attraper et zipper dans sa turbulette pour une petite tétée
apaisante, volet baissé, lumière tamisée.
C'est là que la réplique tombe. Au choix, celle du poulet ou du
poisson, voire les deux les soirs de festin. Le signal est donné à
Papa. Zélie s'adresse à lui. C'est le moment de quitter la chambre
pour descendre à la cuisine. Non pas que Papa soit le cuisto de
service systématique. Maman lui a simplement demandé une fois s'il
pouvait faire cuire le poisson pour le dîner et une autre fois,
s'il pouvait descendre arrêter le four avant que le poulet ne
brûle. Il n'en fallait pas plus à Zélie pour en faire une
interprétation à sa sauce. Elle doit considérer qu'il s'agit de
deux formules magiques pour faire disparaitre papa de sa chambre.
Du coup, Zélie joue les apprenties sorcières et ça marche. Ca
marche puisqu'elle le dit au moment où l'on baisse le volet et que
Papa va de toute façon sortir de la pièce. Le sort en est jeté : la
mini-sorcière bien aimée croit désormais dur comme fer en son
pouvoir.
Mais la fierté de Papa est sauve. Imaginez si Zélie avait déduit
une causalité un soir où il fallait préparer une omelette :
elle aurait peut-être pris l'habitude de demander à Papa, l'heure
de la tétée du soir venue, d'aller se faire cuire un oeuf !
C'est pas beau de voler, sauf quand c'est des moments de vie et que
l'on partage le butin ...
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